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lundi 20 février 2017

23_Pas d'histoires !














J’aime les histoires et l’histoire, mais plutôt que la grande, celle que l’on dit “petite”. Aux portes de l’ère de “post-vérité”, à l’heure des “faits alternatifs” et du “roman national”, la petite histoire est plus que jamais une amarre à laquelle il faut désespérément s’accrocher.

L’anecdote n’est jamais indispensable à l’histoire, elle est triviale, banale et ne déplace ni les montagnes ni les frontières. C’est pourtant de la petite histoire que l’on débarrasse la grande pour lui donner plus de panache ! Car elle a le pouvoir de faire frémir la moustache de Vercingétorix ou d’envoyer Jehanne d’Arc à Sainte-Anne. Elle interdit la cristallisation des mythes et, parce qu’elle est bien plus proche de nous et bien plus drôle, se fixe durablement dans nos mémoires. Elle a fait la gloire de Félix Faure et de sa “connaissance”, sortie par l’escalier de service un beau jour de 1899. Elle explique l’absence de prix Nobel de mathématique par la rivalité entre deux mâles alphas. Deux histoires de femmes - qui à défaut de la grande doivent se contenter de la petite - deux histoires très certainement totalement fausses aussi. Méfiance donc ! Les mensonges font souvent les meilleures histoires.

Mais que serions-nous sans les mythes ? Lorsque la grande Catherine envoie Peter Simon Pallas explorer les confins de son empire, pense-t-il d’abord aux petites déconvenues qui l’attendent ? Comment traverse-t-il les tourbières, comment supporte-t-il la chaleur étouffante et les inévitables essieux brisés sinon en se convainquant qu’il est investi d’une mission : faire progresser le savoir de l’humanité. C’est le mythe qui l’a porté et, s’il ne revient qu’avec une très mignonne petite souris déjà découverte par un autre un an avant son départ, ce n’est pas ce que retiendra la postérité. Bien entendu, c’est cruel et injuste de résumer ainsi son histoire et c’est surtout tout aussi faux que de dire qu’il aurait changé le visage de la zoologie.

Ce n’est pas leur manquer de respect que d’ironiser sur les commandants Charcot et Cousteau confondant manchots et pingouins. Même malicieusement rapportées, les anecdotes nous protègent parfois des fables trop séduisantes, car elles nous parlent de ce que nous avons tous en commun : de nos humbles misères et de nos vastes hésitations, de nos compromis et de nos faiblesses. Elles rapprochent de nous les grands hommes et nous disent que, sans exception, “puissants ou misérables”, nous trouvons toujours un moyen de ne pas être exceptionnels. Elles nous unissent à travers le temps et l’espace, bien mieux que ne pourrait le faire n’importe quel roman, national, régional ou personnel.

Cécile Breton


C’est dans l’intention de sceller l’alliance franco-russe que le président Felix Faure fit une visite officielle à Saint-Pétersbourg en 1897, et non pour y trouver une souris malgré ce que la presse a colporté

vendredi 6 janvier 2017

Ombrage et camouflage : la discrétion du psittacosaure

Reconstitution d'un psittacosaure (image tirée de Vinther et al. 2016, Current Biology).

« À la fois bizarres et mignons » : ainsi les dinosaures du genre Psittacosaurus sont-ils qualifiés par un paléontologue de l’université de Bristol. Cette description peu académique fait suite à un travail qui l’est beaucoup plus : la reconstitution très précise d’un de ces animaux à partir d’un fossile exceptionnellement bien conservé. Cette étude renseigne non seulement leur allure, encore très débattue, mais aussi leur mode de vie.
Le fossile qui a permis la reconstitution (Vinther et al. 2016).

Les psittacosaures étaient de petits dinosaures bipèdes herbivores ne pesant pas plus de 20 kg. Le fossile en question, découvert en Chine, est vieux  d’environ 120 Ma. Une première étude avait déjà permis d’éclairer un peu la nature des mystérieux filaments en forme de brosse à balai portés par la queue - peut-être des signaux visuels à destination de ses congénères.  Mais ce n’est pas tout. L’animal a été fossilisé avec un tel niveau de détail que des résidus de mélanine, issus de la pigmentation originale des écailles, indiquent encore très finement la distribution des parties claires et sombres de sa peau.
Détail du fossile montrant la patte arrière gauche de l'animal. Des motifs de coloration de la peau, notamment des rayures, sont encore visibles. Barre d'échelle = 5 cm (Vinther et al. 2016).

L’analyse précise de ces résidus révèle que le psittacosaure était d’une couleur nettement plus foncée en face dorsale qu’en face ventrale, en particulier le long de sa queue et entre ses pattes.

Le psittacosaure et les parties plus ou moins sombres de sa peau reconstituées intégralement (Vinther et al. 2016).

Ce type de coloration à fort contraste dorso-ventral est connu chez de nombreux mammifères et poissons actuels. Il est parfois interprété comme une forme de camouflage anti-prédateur baptisée « ombre inversée » : à la lumière du jour, elle altère la perception des ombres se formant sur le corps de l’animal, le rendant moins visible dans son environnement. Les psittacosaures bénéficiaient-ils vraiment d’un tel effet dissimulateur ?


Pour en avoir le cœur net, les chercheurs ont réalisé un modèle grandeur nature du dinosaure. L’objet, uniformément gris, a été photographié en extérieur dans deux cas de figure : sous la lumière diffuse d'une zone boisée et sous la lumière directe d'une zone ouverte. Le but était d'identifier, dans ces deux conditions, les parties du corps où le volume de l'animal crée des zones d’ombres. Pour un camouflage idéal, la peau de l'animal doit être claire là où les ombres se forment et foncée sur les parties du corps les plus éclairées. Il a donc suffi d’utiliser les négatifs des photographies pour connaître la coloration théorique qui contrebalancerait parfaitement les ombres observées. Cette coloration idéale a ensuite été comparée à celle relevée sur le fossile pour savoir si le dinosaure se fondait vraiment dans le décor. Verdict : les deux correspondent bien dans le cas de l'éclairage tamisé du sous-bois.
Photographies du modèle construit par les chercheurs, dans un milieu boisé où la lumière est diffuse (A) et dans un milieu ouvert où la lumière est directe (C), suivies des mêmes photos en couleurs inversées (B et D). L’image B correspond bien à la répartition des zones sombres découverte sur la peau fossilisée de l’animal, avec la face dorsale largement plus sombre que la face ventrale et une transition entre ces deux teintes qui se situe assez bas sur l'animal (voir les reconstitutions de la figure précédente). La coloration réelle de l’animal « masquait » donc sans doute efficacement les ombres apparaissant sous la lumière diffuse du sous-bois, bien mieux que celles apparaissant sous une lumière directe. Figure modifiée d’après Vinther et al. 2016.

Les chercheurs concluent que ce psittacosaure vivait sans doute en milieu forestier, puisque sa coloration semble lui procurer le camouflage idéal pour échapper à la vue des prédateurs dans cet habitat. Des exemples de coloration en « ombres inversées » avaient déjà été décrits chez des poissons fossiles, mais le cas du psittacosaure est une première chez les espèces fossiles terrestres.




Référence : Vinther J. et al. 2016 - “3D Camouflage in an Ornithischian dinosaur”, Current Biology 26 : 1-7 (doi: 10.1016/j.cub.2016.06.065).

Julien Grangier


lundi 21 novembre 2016

22_Des oiseaux et des injures














Dans son poème “Dans ma maison”, les pensées de Prévert dérivent et trébuchent sur un oiseau : le pinson. « Comme c’est curieux les noms », dit-il. Et j’oserais rajouter “d’oiseaux”. Si curieux, que le sens de “noms d’oiseaux” a lui-même dérivé jusqu’à devenir le timide synonyme d’“insulte”. Si notre imagination dans le domaine des injures est inépuisable, elle semble montrer d’inquiétants signes d’essoufflement lorsqu’il s’agit de nommer les oiseaux. À notre décharge, on compte plus de 10 000 espèces dans le très diversifié groupe des tétrapodes ailés : il n’est donc pas surprenant que leurs sobriquets soient parfois drôles, absurdes, surréalistes, attendrissants, mais toujours infiniment - bien qu’involontairement - poétiques. Car ces noms vernaculaires ont toujours une histoire logique : si certains dérivent du nom scientifique de l’animal, beaucoup font référence à son chant, ses couleurs ou ses habitudes alimentaires. Mais la poésie surgit parfois de la logique, là où on l’attend le moins !


Parmi ceux qui me ravissent tout particulièrement, il y a le butor étoilé. Le mot “butor” est lié, par les chemins détournés du bas latin, au bœuf, auquel il est impossible de ne pas penser en écoutant le mugissement de ce joli héron. Très injustement pour lui, “butor” est devenu une insulte alors que l’animal ne s’est jamais particulièrement illustré par sa muflerie. Néanmoins, aujourd’hui, la juxtaposition de “butor” et d’“étoilé” a quelque chose d’infiniment surréaliste et drôle, distillant l’étrange beauté de la rencontre fortuite de la machine à coudre et du parapluie chère au comte de Lautréamont. J’en ai autant au service du syrrhapte paradoxal et de tous ceux dont les patronymes sont délicieusement obscurs comme l’érismature à tête blanche, le gravelot mongol, l’œdicnème criard et autres locustelles, parulines et consorts. Je passe sur tous les noms qui, comme “pie-grièche écorcheur” ou “queue-de-gaze”, sont de nature à me provoquer des sueurs froides lorsqu’il s’agit de les mettre au pluriel ou de déterminer leur genre.

Un inventaire que Prévert n’aurait certainement pas renié, ni d’ailleurs Shakespeare, qui aimait autant les oiseaux que les insultes (un aspect de son génie auquel, à mon sens, on ne rend pas suffisamment hommage). Par chance, il y a autant de passionnés d’ornithologie que de fanatiques du divin barde et certains d’entre eux ont pris le temps de compter le nombre de fois où chaque espèce était citée dans son œuvre (certaines personnes font ce genre de choses). La tourterelle est citée 44 fois, l’étourneau une seule. C’est pourtant indirectement à cause de cette citation que l’Amérique du Nord est aujourd’hui ravagée par 250 millions d’étourneaux sansonnets. Ceci n’aurait pas été possible sans la pertinente intervention d’Eugène Schieffelin, président de l’American Acclimatization Society et admirateur radical de Shakespeare : il rêvait de voir s’ébattre dans Central Park toutes les espèces qui avaient attiré l’attention de l’auteur et tenta de les introduire en Amérique. La délicate grive musicienne, pourtant plus souvent citée, s’acclimata beaucoup moins bien.

Amours de la littérature et des oiseaux ne sont pas toujours compatibles, mais les oiseaux nous réservent toujours d’incroyables surprises. Nous allons vous le prouver.

Cécile Breton



Nay, I’ll have a starling shall be taught to speak
Nothing but “Mortimer” and give it him (W. Shakespeare, Henri IV, acte I, scène 3).




dimanche 6 novembre 2016

Des fourmis guettent le vent pour garder les pieds sur terre

Des fourmis Acromyrmex lobicornis à l'entrée de leur nid, en Patagonie (photo A. Alma/A. Farji-Brener, avec leur aimable autorisation).

En Patagonie, le vent est si violent qu’il décoiffe même les fourmis au ras du sol. Ralenties, détournées des chemins les plus directs, elles risquent parfois même d’être emportées. Face à ces aléas climatiques, l’espèce Acromyrmex lobicornis a développé une réponse collective efficace : mettre en service les ouvrières les plus adaptées au temps qu'il fait !

Chez ces fourmis coupeuses de feuilles, les ouvrières amassent des fragments végétaux dans le nid pour y cultiver des champignons nourriciers. La taille des ouvrières est très variable au sein de chaque colonie. Or, selon que le vent souffle ou non, ce ne sont pas les mêmes qui travaillent ! Des chercheurs ont découvert que les ouvrières de petite taille sont plus nombreuses par temps calme et que les plus grandes ne sortent qu’en cas de gros vent. Ces dernières ne sont pas seulement plus lourdes : leurs pattes sont munies de pelotes adhésives plus efficaces permettant de mieux se cramponner au substrat. Ainsi résistent-elles bien au vent malgré des charges transportées et une prise à l’air plus importantes.
Une ouvrière d'A. lobicornis transporte un fragment de feuille (photo A. Alma/A. Farji-Brener).

Les chercheurs ont vérifié que le changement observé dans la taille des ouvrières actives ne vient pas de la perdition des plus petites dans les bourrasques, ce qui augmenterait de fait la proportion des grands individus. Il y a bien ajustement de la répartition des tâches entre les différents membres de la colonie. On suppose, pour l'heure, qu'une fois rentrées au nid, les ouvrières communiquent l’état des conditions extérieures et/ou les difficultés qui en découlent, déclenchant si besoin la sortie des plus grandes. Une sorte de bulletin météo en temps réel permettant de maintenir une circulation fluide !


Référence : Alma A. M., Farji-Brener A. G. et Elizalde L. 2016 - "Collective response of leaf-cutting ants to the effects of wind on foraging activity”, The American Naturalist, sous presse (doi: 10.1086/688419).

Julien Grangier

lundi 22 août 2016

21_Dessine-moi le pôle Sud












L’Antarctique fut dessinée bien avant d’être vue, rêvée avant même d’être approchée. Aristote pensait que pour équilibrer un globe si chargé de terres en haut - celles où il habitait - il devait bien y avoir “quelque chose” en bas. Nommé Ant-Arctique par opposition à l’Arctique, ce monde d’en bas n’a été longtemps que le négatif du monde d’en haut : une sorte d’anticontinent.
Toutes les conjectures sur ce monde-miroir se basent alors sur le monde connu que, dans l’Antiquité, on imagine entièrement habitable et habité. La preuve en est que, lorsque le navigateur grec Pythéas décrit les brumes et les glaces du septentrion, il ne fait que provoquer l’hilarité générale. Avec la théorie de la terre plate imposée par les docteurs de l’Église au Moyen Âge, il devient inutile de rééquilibrer le globe et la Terra australis incognita disparait des cartes. Avec la Renaissance renait le doute et le continent austral apparait puis disparait au gré des hésitations. En tout état de cause, et pendant plus de vingt siècles, les contours du continent fantôme onduleront en fonction de l’humeur des cartographes.
En lieu et place d’un continent, les premiers explorateurs qui approchent le cercle polaire au XVIIIe siècle ne trouvent que des iles. Leurs noms de baptême : iles Froides (archipel du Prince-Édouard), iles Arides (archipel de Crozet) ou ile de la Désolation (Kerguelen) en disent long sur l’état d’esprit de ces découvreurs. Si les baleiniers et les chasseurs de phoques tournent déjà autour depuis longtemps, on s’accorde à dire que personne n’a vu le continent austral avant la date avancée de 1820, soit à peine vingt ans avant que Dumont d’Urville n’y pose le pied.
Il faudra attendre d’être capable d’envoyer des engins dans l’espace pour faire le portrait de ce continent masqué par les glaces depuis 35 millions d’années. Des cartes que le changement climatique redessine aujourd’hui, si bien qu’on est en droit de se demander si la dernière carte de l’IGN, réalisée en 2007 à l’occasion de l’Année polaire internationale, n’est pas déjà tombée dans le domaine historique.

Mais ce n’est pas le seul problème que nous avons rencontré avec Arnaud Rafaelian - dont le talent s’exprime, entre autres, dans la réalisation des cartes d’Espèces -, pour vous présenter cette partie du monde. Comment situer Saint-Paul et Amsterdam qui se trouvent au large de… rien ? Comment montrer précisément, sur un petit bout de papier, les Terres australes et antarctiques françaises qui regroupent des iles aussi éloignées que Kerguelen, à 2 000 km de l’Antarctique et Tromelin, à quelques encablures de Madagascar ? Et ceci en sachant que les espèces dont nous vous parlons ne respectent aucunement les limites administratives ! Sur les planisphères habituels, l’Antarctique se déforme en largeur, sur les vues des pôles, l’Afrique et l’Australie sont à peine reconnaissables. Les antipodes ne nous résistent pas seulement par leur climat extrême, mais aussi par la difficulté à (se) les représenter. C’est sans doute pour cela que, malgré le froid et les vents violents qui les tourmentent sans cesse, l’albatros à sourcils noirs et  le gorfou sauteur y coulent encore des jours paisibles.

Cécile Breton



Les limites connues (en pointillé) du continent antarctique en 1657 dans l’Atlas Major de Jan Janssonius (1588-1664).